Benoît Félix

L'image nous tient en respect, à distance; et cette distance est comme la distance focale:
condition pour que ce que nous voyons continue à nous apparaître, à prendre corps devant nous. Mais quel corps prend l'image?
Noli me tangere nous dit-elle en silence: ne me touche pas. Le problème de Benoît Félix, c'est que l'image, l'apparence de la chose qui se présente devant lui, on dirait qu'il ne peut s'empêcher de la toucher. Il transgresse donc la distance focale, et dans ce mouvement où il voudrait saisir entre ses doigts ce que l'image ne peut pas lui donner, c'est le mirage même de la chose qui se tenait devant lui qui tombe: il ne reste soudain plus à la place où l'image se formait, que le substrat physique qui se laissait oublier sous elle. C'était donc ça le corps de l'image? Lui voulait-il donc la peau? 
Images touchées, images objets; dessins attrapés (au cutter), corps de l'image tombée (quand on la touche), corps tombé dans l'image (dans le panneau), représentations devenues l'objet qu'elles représentent à sa place (jalouses de ce qu'elles représentent, les images?), ou bien corps réel du performer courant après son image... voilà quelques manières d'évoquer l'espace frontière dans lequel Benoît Félix ne cesse de remettre en jeu... Quoi? Le drame de la relation à l'image? Mais ces questions il les joue aussi avec le langage, où, prenant à la lettre des énoncés qui lui viennent (comme la nuit tombe, un avion coupe le ciel, je tire un trait...), c'est dans sa matérialité que le langage semble soudain remonter à la surface... La logique de ses oeuvres, ou de certaines séries de ses oeuvres peut ainsi se réduire à un trait d'esprit... 
Le geste inaugural du travail de Benoît Félix fut un trait de crayon sur une feuille de papier, comme la limite tracée entre lui et l'espace de ce qu'il voit: l'artiste a, semble-t-il, voulu attraper cette limite, comme si c'était une chose, ne laissant pas le temps au dessin de dessiner quoi que ce soit, mais voulant plutôt, là où la ligne du dessin se mettait à courir, saisir celle-ci, attraper le dessin par sa queue... Benoît Félix déploie aujourd'hui la logique de son travail aussi bien dans des installations video, des performances, des "peaux d'images"... que dans ses Incarnations où, dit-il, il sort ses dessins de l'espace de l'image pour les laisser courir comme des sculptures dans l'espace du spectateur. Sculptures? Images ou dessins au bord d'être la chose dont ils sont la représentation. Caresse du désir qu'ils sont d'être ces objets qu'ils représentent? D'avoir le corps de ces objets qu'ils montrent...
 
Félicien Béni,
notes au sujet de Benoît Félix, février 2015