Likin mégane

Il y a des images qui, plus que d’autres, réclament le silence, ou plus exactement savent s’entourer de silence; vous inviter à une forme de recueillement tranquille. Y poser des mots devient dès lors particulièrement délicat… Les petites toiles et les dessins plus petits encore de Mégane Likin sont de ceux-là. En peu de touches, en à peine quelques traits esquissés, ils font naître un sentiment intime, une émotion profonde. Étrangeté et familiarité, mélancolie et apaisement, concentration et relâchement, tout d’une pièce. Des paysages, pourtant en apparence déserts et muets, vous saisissent comme des portraits qui chuchotent. Aquarelles sur toile d’abord; puis techniques mixtes, tantôt mêlant crayon et aquarelle, tantôt à la mine seule, sur bois à nœuds retors ou sous calque translucide, disent la même contemplation, la même célébration, la même méditation. Sas coulissants, à mi-chemin du choix et de l’accident, où se rejoue sans cesse le ballet du hasard et de la nécessité, de l’empreinte individuelle et collective.
À bien y regarder pourtant, et à mieux la connaître, on comprend peu à peu qu’il ne s’agit pas tant de contemplation, et qu’il n’est même pas vraiment question de paysage dans le travail de Mégane Likin; elle peint des souvenirs, résurgences vagues et précises qui pourraient être les nôtres, qui sont peut-être les nôtres, qui sont sûrement les siens. Et dont la fragilité et l’apparence d’inachèvement nous font comprendre qu’ils émanent d’une matière changeante, évolutive. La mémoire n’est pas faite d’instants gravés pour l’éternité, immuables, comme a parfois tenté de nous le faire croire certaine pratique de la photographie. Elle est au contraire mouvante et ondoyante comme un ciel que font et défont les nuages; elle s’approche et repart comme une mer renouvelée; elle redessine et réécrit inlassablement, comme nous tous. Et dans le sapin rigide et déplumé, sous la brindille figée ou le sable rare, pour qui sait l’entendre, tout bouge, tout bruisse; la moindre vie hésite, résiste.
Certes, il faut s’approcher; Mégane n’est ni la première, ni la dernière à traduire en petit des choses très grandes. D’autres expriment en grand des choses très petites — à chacun somme toute son trajet ou son truc. Le mouvement du spectateur de ses images, paradoxal, vaut la peine d’être suivi: le vertige n’est pas moins grand à se perdre dans l’infiniment petit, qu’à s’égarer dans le trop vaste. Leçon de l’ancêtre photographique, Talbot, qui nous invite à examiner le vide ou l’accessoire, jugés sans importance; croisée avec l’acuité du peintre qui, dit-elle, élit « des détails si subtils et si futiles, qu’ils méritent que le regard s’y pose ». L’aller-retour entre les supports, tantôt impalpables comme le papier-calque de la remembrance, tantôt réticents et résistants comme ces marques dans le bois indocile avec lesquelles il faut bien composer, ce balancement, traduit des informations ou des impressions, des lectures aussi bien que des rencontres, proches ou lointaines. Le titre comme seule piste; le hors-champ comme un prolongement possible; le cœur des choses qui inlassablement renvoie à leurs alentours. Au centre de la spirale, dans la focale du scrutateur, invisible, se tient sûrement un personnage énigmatique, de trois quarts dos. Il peint — non, elle peint, seule sa chevelure ne trompe pas — de façon si discrète qu’on pourrait ne pas l’apercevoir. Elle fait mine de ne pas nous parler d’elle; sûrement ce minuscule inaccessible est-il aussi une forme de protection.
Discrète, sensible, pudique, il y a fort à parier que Mégane le reste; trop de mots déjà, dans tout ce qui précède, risquent de l’encombrer. Que savoir de l’artiste, en cet instant du parcours?… Qu’elle a croisé récemment Charles-Henry Sommelette — échanges grandissants, nourrissants, confrontants. Qu’elle a traversé le bain propice ou le laboratoire nourricier de l’Académie, puis le déclic libératoire, salutaire, d’un départ pour l’Angleterre. En chemin: des soutiens, des amis. Dans le lointain des références: les solitudes et les attentes d’Edward Hopper, et puis la bouleversante « Jeune orpheline au cimetière » de Delacroix. Enfin, courageusement posée sur un horizon plus éloigné encore, « La recherche du temps perdu » de Marcel Proust… allons, bonne route! Celle-là, une fois entamée, allez savoir où elle vous mènera.
Hic et nunc: « Espace jeunes artistes ». Dûment estampillé à présent; décembre 2018, nous y voici. Jeune, elle l’est, Mégane. D’espace, il est indiscutablement question; et aussi de temps. Artiste? Cela va sans dire… et probablement en a-t-on déjà trop dit.
Et puis, enfin, les souvenirs n’ont pas d’étiquette… À peine un prix; et jamais tout à fait les bons mots.
 
Emmanuel d’Autreppe -  décembre 2018